Samedi 15 mars 2008

Continuant mes investigations dans la sphère privée, j'ai commencé à m'intéresser de plus près à la lettre de change.  Le premier ouvrage que j'ai consulté à ce sujet est le suivant :
ROOVER, Raymond de, L’évolution de la lettre de change, XVIe-XVIIIe siècles, Paris : Librairie Armand Colin, 1953. 240 p.

 

Ce livre aborde les aspects économiques de l’histoire de la lettre de change : ses origines, les aspects monétaires, les débuts de l’endossement, la pratique de l’escompte. Malgré le vif intérêt qu'ont toujours suscité en moi tous ces thèmes, j'ai survolé rapidement ces chapitres trop éloignés de mon sujet,  pour arriver à la page 141 dans laquelle  l’auteur aborde les caractères externes de la lettre de change et ce qu’il en dit est très intéressant.

Au Moyen Age,  la lettre de change était en principe un instrument olographe, donc entièrement manuscrit et écrit de la même main. Dans les grandes compagnies bancaires seuls certains associés avaient le droit de rédiger des lettres de change : leur nom et un spécimen de leur écriture, étaient envoyés à tous les correspondants.

Cette habitude est à rapprocher de la preuve par signature avec vérification de la conformité à un autre original : le chèque et la pièce d’identité, par exemple. 

 

Dans les fonds Datini et Médicis investigués par l'auteur,  certaines lettres de change ne sont pas olographes, mais calligraphiées par un scribe et complétées par une formule ordonnant le paiement au porteur de la lettre de change écrite à la main par un fondé de pouvoir de la banque. Raymond de Roover a trouvé un exemple de ce type remontant à 1400.

On peut voir là déjà l’évolution qui va aboutir à la lettre de change pré-imprimée.


Pourtant la lettre de change reste un document olographe pendant tout le XVIe siècle. Après 1600, on commence à attacher plus d’importance à la signature qu’à la main de l’émetteur. C’est  à partir du XVIIIe siècle que l’on trouve des lettres de change imprimées avec des blancs à remplir par le signataire. L’auteur en a trouvé un exemplaire datant de 1715, mais c’est encore un document très rare (le seul dans un dossier contenant plusieurs liasses, selon lui). L’usage de formules imprimées se répand toutefois à partir de cette époque. « En France d’ailleurs, les lettres de change échappaient à la règle établie par la déclaration royale du 30 juillet 1730 exigeant que les promesses, les billets et les quittances fussent entièrement écrits de la main de leur signataire. » (l’auteur cite Lévy-Bruhl, Histoire de la Lettre de change en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1933, p. 55).
 

L’auteur reproduit cette lettre de change de 1715 dans ses pièces justificatives sous le numéro 14 et donne une transcription où les mots ajoutés à la plume sont indiqués en italiques. Il a trouvé ce document aux Archives communales d'Anvers et la référence est Insovente Boedelskamer n° 1387, fonds de Lannoy.


Il est intéressant de constater que l’impression reproduit l’écriture manuscrite, à tel point que l’on a du mal à distinguer l’imprimé des mentions rajoutées à la main sur la reproduction en noir et blanc. J'ai déjà remarqué cette habitude d'imiter l'écriture manuscrite pour la partie imprimée sur les formulaires les plus anciens. C'est le même phénomène que l'on constate dans les incunables : les premiers imprimeurs, Gutenberg en tête, ont essayé de reproduire aussi fidèlement que possible l'écriture manuscrite. A vrai dire, à cette époque, on ne conçoit pas que l'écriture puisse être différente. Mais au début du XVIIIe siècle, les circonstances sont autres : l'écriture d'imprimerie a désormais sa propre existence et ses styles de polices, même si certaines habitudes persistent (le S médiant long par exemple, ou dans certaines polices les ligatures ct, st, etc.). Dans le cas du document pré-imprimé, Je ne crois pas que ce soit seulement un choix esthétique. Il semble que l'on répugne à admettre l'imprimé au même rang que l'écriture manuscrite dans des documents ayant une valeur juridique ou officielle. Il serait intéressant d'arriver à déterminer vers quelle date cette habitude se perd. S'est-elle d'ailleurs totalement perdue ? Il me semble qu'aujourd'hui encore, certains diplômes sont pré-imprimés en caractères imitant l'écriture manuscrite, comme si celle-ci leur conférait plus de solennité.





 

Par Anne-Marie Bruleaux - Publié dans : Sources
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