Mais c'est en rencontrant pour la première fois le 24 octobre dernier mon directeur de recherche, Frédéric Barbier, que les choses ont pris une autre tournure.
Dès les débuts de l'entretien, il me parle de la 'liberté du chercheur". J'interprète : il ne me dirigera pas. Dans un sens, cela ne me déplaît pas, même si c'est un peu angoissant. Je connais bien la méthode : on vous laisse plonger dans l'océan et on regarde si vous surnagez. Mais à la soutenance, on vous attend de pied ferme : un vrai jeu de massacre. C'est à peu près ce que j'ai vécu pour ma première thèse. Certes, j'exagère jusqu'à la caricature, mais il y a tout de même un peu de cela.
La conversation s'engage plus avant sur le projet. Il attaque : "d'abord, il vous faut une chronologie". Je reste bouche bée. Je sais que mon sujet est trop vaste, mais je n'avais pas l'intention de le restreindre dans ses limites chronologiques. A vrai dire - il a raison - pour le moment, je ne me suis pas vraiment posé de limites : je comptais étendre mon étude des origines du formulaire (aussi loin que je pourrai remonter) jusqu'à aujourd'hui. Justement, il semble perplexe sur l'opportunité d'aller jusqu'à nos jours. Là, je trouve les mots pour défendre mon projet : ce qui m'intéresse justement, c'est bien de traiter le sujet entre les deux révolutions technologiques, celle de l'imprimerie et celle de l'informatique.
Ensuite, il attaque le plat de résistance : la problématique. J'évoque d'emblée celle qui me semble la plus large, la plus porteuse de réflexion, à savoir l'évolution du formulaire confronté à ces trois grands processus : la complexification , la rationalisation, la simplification administratives. Il me pousse à développer mes idées par quelques questions : "quelle est la finalité de la rationalisation, celle de la simplification administrative ?". Je tente des réponses : la rationalisation a pour principaux objectifs de rendre plus facile et plus rigoureux le travail de l'administrateur, de lui permettre une meilleure connaissance de l'administré , la simplification administrative est davantage tournée vers l'usager et tend à faciliter ses démarches. Il m'arrête : "Voilà, là vous m'intéressez ! Il y a un changement de perspective, le basculement d'un public à l'autre". Il m'incite encore à creuser et en arrive à cette conclusion : "on est passé du sujet au citoyen !".
Tout d'un coup, ma recherche prend une ampleur, un sens politique, dont j'avais confusément l'intuition jusqu'alors, mais que je ne parvenais pas à expliciter clairement. Zoom arrière vertigineux ! Je ronronnais tranquillement à 5000 pieds dans mon petit Cessna et d'un coup je me retrouve sur la station MIR. Merci et chapeau bas, Monsieur le Professeur ! En définitive, voilà bien qui s'appelle "diriger une recherche".
Ce même jour, j'ai aussi rendez-vous avec mon autre professeur, Bruno Delmas. Je franchis pour la première fois depuis des années la grande porte de l'Ecole des Chartes...Séquence émotion : je reconnais l'odeur, toujours la même, un mélange de bois ciré et de vieux livres. J'imagine que c'était cette odeur-là que l'on pouvait humer dans la bibliothèque des Bénédictins de Saint-Maur. Je me retrouve dans le bureau de mon ancien maître. La conversation roule sur l'archivistique, la diplomatique...Là je suis à l'aise, en pays de connaissance. Il infirme quelques assertions que j'ai faites dans mon projet de recherche. Il faudra que je sois prudente et que je creuse un peu plus en faisant un bilan réaliste de la diplomatique : apports de Robert-Henri Bautier - un autre de mes maîtres - à la diplomatique en général, marginalité de la diplomatique contemporaine. Plus précisément à propos du formulaire, nous tombons d'accord sur le fait qu'il y a, d'après nos expériences réciproques d'archivistes, un tournant important vers 1820. Ce n'est qu'une intuition à vérifier toutefois. Et puis, si elle se révèle exacte, il faut comprendre pourquoi. Mon professeur m'incite à réfléchir sur la période et me rappelle l'idée de lier l'évolution du formulaire à la notion de citoyenneté. 1820-1830 : l'essor du parlementarisme en France ! Pourtant, depuis cette conversation, j'ai beaucoup réfléchi. C'est peut-être une des voies à explorer, mais certainement pas la seule. C'est aussi une période importante dans l'histoire de l'industrie en général et de l'imprimerie en particulier. Enfin, nous creusons ensemble l'idée du basculement d"'un public à l'autre, il s'agit véritablement d'une inversion de tendance : on est passé d'un mouvement de haut en bas (contrôle, connaissance de l’administré, enquête) à un mouvement de bas en haut (satisfaction de l'usager, déclaration).
Voilà donc tous les aspects de la problématique sur laquelle je dois travailler. Vaste chantier qui va me demander de nombreuses lectures. Puisque c'est le premier jour de l'année 2008, jour des résolutions par excellence, je m'engage à mettre au moins une fiche de lecture par mois sur ce blog (et davantage si j'y parviens). Et j'en profite pour souhaiter la bonne année à tous ceux qui liront cet article ces jours-ci.
